Lorsque nous nous rejoignîmes, lavés et habillés de vêtements propres et secs, Peter et Danaël se regardaient en chien de faïence. L'aubergiste vint nous apporter des tasses de thé. Mahora poussa un soupir et s'intéressa à la chevelure de la servante qui, malgré son peu d'enthousiasme, la laissa la coiffer. La jeune femme entreprit de démêler avec soin les cheveux blancs, presque argentés, et l'unique mèche noire. « C'est amusant, ces couleurs. Blanc et noir, ce n'est pas courant.
-Jake avait les cheveux blancs » rétorquai-je en buvant une gorgée de thé. « Mais Jake était albinos. Vous êtes albinos ?
-Non. » répondit simplement la jeune fille avant de grimacer de douleur alors que Mahora tirait trop fort sur une mèche. « Et vous n'ouvrez jamais les yeux ? » poursuivit-elle en brossant énergiquement la longue chevelure de la servante. Avant même que celle-ci n'eut le temps d'ouvrir la bouche, elle poursuivit : « Ca ne m'étonne pas que vous soyez aussi mal coiffée, alors ». J'éclatai de rire devant l'expression ahurie de la jeune fille. Malgré ses yeux clos, son visage affirmait clairement ses émotions. Mahora haussa un sourcil et entreprit de natter les cheveux da la jeune fille, qui semblait avoir l'air de s'énerver.
L'aubergiste, qui répondait au nom de Winnal, vint nous avertir que le repas était prêt. La servante se leva d'un bond, défaisant du même mouvement les début de natte de Mahora.
Je m'installai entre Peter et Mahora, elle-même assise près de Danaël, afin d'éviter toute nouvelle bagarre. La servante, peu intéressée par la dispute, mangeait tranquillement, en face de nous. « Quelles sont les réactions de l'hyje sur les personnes qui en prennent ? » demanda t-elle soudain. Je réfléchis un moment avant de répondre. « Beaucoup de bien-être, à ce qu'on m'a dit. Euphorie, gaieté. Hallucinations, chez les sujets les plus sensibles. Pas toujours des bonnes, certains se sont suicidés sous les effets de la drogue.
-En avez-vous déjà consommé ?
-Jamais. Je veux garder l'esprit clair.
-Maître ?
-Tu sais parfaitement que non !
-J'oubliais, c'est votre femme qui se drogue. Peter ?
-Cette plante coûte une véritable fortune, et même si j'avais les moyens, je ne préfère pas en consommer. J'ai vu la dépendance que cela peut entraîner. Certains deviennent fous s'ils n'arrivent pas à en trouver.
-Et vous, Mahora ?
-Non.
-Il me semble que l'on fait infuser l'hyje et que l'on obtient un produit inodore et incolore, avec un léger goût sucré ? » demanda t-elle encore. Je m'étonnai de ces connaissances dans ce domaine. De plus, elle commençait légèrement à m'énerver avec ses questions incessantes sur cette drogue. « Je crois, oui. » soupirai-je. Elle esquissa un sourire. « Intéressant. Il me semble que nous venons tous d'en consommer. Le thé était très bon, soit dit en passant. » J'écarquillai les yeux. Mahora lâcha sa fourchette, Danaël se prit la tête dans les mains et Peter regardait autour de lui d'un air ahuri. « Qu'est-ce que tu raconte ? » rugit brusquement Danaël, nous faisant sursauter au point que Peter tomba à la renverse de son banc, entraînant une crise de fou rire de la part de Mahora. La servante gardait un air impassible. « Il suffit de voir Mahora pour voir les effets. Alban, vous êtes pâle comme un linge. Peter a un rire de dinde. » ajouta t-elle. J'étais totalement insensible aux effets du produit, ainsi que Danaël mais Mahora et Peter continuaient dans leur crise de fou rire. Je me sentais mal, et j'étais loin d'être euphorique. La servante ne semblait guère plus touchée que nous. Elle continuait de dîner sans se préoccuper des deux drogués à nos côtés qui riaient à tout va, nous agaçant au plus haut point. Danaël menaça d'assommer Peter avec le banc s'il ne se calmait pas rapidement ; je ramenai Mahora à sa chambre afin qu'elle dorme pour faire passer les effets de l'hyje. Je traînai ensuite Peter dans la sienne : durant mon absence, Danaël avait mis sa menace à exécution. « Vous n'êtes pas sensible à l'hyje ? » demandai-je à la servante qui finissait son repas. Elle s'essuya les coins de la bouche. « Oh, si. Ca me rend plus bavarde. Pourquoi a-t-on essayé de nous droguer ? » C'était une bonne question. Au prix de cette plante, il fallait vraiment avoir envie de nous droguer pour en mettre dans nos tasses. Enfin, l'opération avait échouée. Danaël, sa servante et moi-même restions lucides. « Je ne comprends pas tous ces problèmes. soupirai-je. Beaucoup entreprennent ce voyage, et ceux que j'ai rencontré lors de mes passages à Nayan n'avait rien connu de semblable. On s'acharne contre nous.
-C'est bien joli de dire que quelqu'un s'acharne contre nous, si l'on ne sait pas de qui il s'agit ! Et qui pourrait bien nous vouloir du mal, si ce n'est Eïolyne elle-même ? lança Danaël.
-Certes, mais Eïolyne est morte depuis un certain temps. répondit sa servante, un sourire amusé aux lèvres. Avez-vous des ennemis ?
-Pas que je sache. Je m'efforce d'entretenir de bonnes relations avec chaque personne que je croise, répondis-je.
-Des ennemis, il est certain que j'en ai, mais ils ne s'attaqueraient pas à moi. Ils préféreraient attaquer le château durant mon absence.
-Et votre fils ? » lança t-elle en se levant. Danaël ouvrit la bouche puis la referma et lui lança un regard noir. Elle s'approcha du feu, sa robe frôlant le sol, et s'agenouilla, tendant ses bras vers les flammes. Comme toujours, je craignis qu'elle ne se brûle, mais ses mains restaient à bonne distance de l'âtre. « Je ne vois pas ce que mon fils vient faire là- dedans » grogna Danaël en s'asseyant dans un large fauteuil. Je l'imitai et contemplai les flammes dansant dans l'âtre. « Je vois très bien ce qu'il a à faire là-dedans, rétorqua la jeune fille. Etre renié par son père, qui est Seigneur d'un vaste comté, est un sérieux motif. Il chercherait à reprendre la tête.
-Comme tu le dis si bien, je l'ai renié. Il ne peut pas prendre ma place à la tête du comté, cela revient à ma femme, jusqu'au mariage de ma fille, qui ne tardera pas.
-Cela n'a guère était dit dans le comté, justement. Qui le sait ? Vous, votre épouse, votre fille, un ménestrel, Soquio et Gryge, ainsi que moi, bien sûr. Il est assez simple de tuer tout ce petit monde.
-Il n'oserait pas assassiner son père, sa mère et sa soeur ! » hurla le Seigneur. La servante éclata de rire, et je remarquai plus nettement les effets du produit. « Oh qui si, il oserait ! Vous l'avez renié pour avoir torturé, violé et tué une servante, et avoir ensuite cherché à violer sa soeur ! Qu'est-ce qu'un meurtre, propre et rapide, face à cela ? Vous devriez envoyer un messager au château afin de vérifier qu'il n'ait pas déjà envoyé votre épouse et votre fille à Damé. » J'en apprenais peut-être un peu trop sur Danaël. Celui-ci passa une main sur son visage, cherchant à reprendre son sang-froid. « Peut-être a-t-elle raison, tentai-je timidement. Vous devriez envoyer un messager. Cela n'est probablement qu'une accusation sans fondement, mais nous ne pouvons être sûrs de rien. Dans ces conditions, c'est la position la plus prudente à adopter. Qui d'autre pourrait ainsi chercher à nous faire échouer ? Il y a eu l'Offret. Cela aurait pût être vous. »
Il poussa un soupir et se leva, se dirigeant vers l'escalier menant aux chambres. Il s'arrêta au pied. « J'en enverrais un, lança t-il. Mais je suis certain que mon fils n'oserait pas faire cela. » et il monta, sans se retourner, d'un pas rapide.

