Chapitre 2 - Larence (part 2)

Chapitre 2 - Larence (part 2)
La neige commençait doucement à fondre, annonçant le printemps qui devait arriver deux semaines plus tard. Le flanc escarpé de la montagne me semblait toujours aussi menaçant et la forêt toujours aussi sombre et effrayante. Mon imagination me mit dans la tête des images épouvantables des monstres hypothétiques qui y vivaient peut-être. La mélancolie due à l'Offret était partie, mais le paysage désolé m'y replongeait, à l'exemple de mon compagnons. Keman chantait de joyeuses chansons dans une langue inconnue à nos oreilles, semblant peu impressionné par le décor. Le soleil poursuivait sa course dans le ciel ; Mahora et Peter entonnèrent une multitude de chansons paillardes, cherchant à tromper l'ennui. Le centaure ouvrit des yeux ronds lors de la première chanson et il finit par les apprendre, les chantant avec eux. « A boire, manant ! » s'écria Peter, et nous éclatâmes de rire. « Mon père disait cela chaque matin en se levant expliqua t-il, un sourire mélancolique aux lèvres. Et ensuite, ma mère lui donnait une tape parce qu'il le disait devant nous. Finalement, il buvait un bol de lait en grommelant et ma mère se mettait à rire. » Il sembla triste à ce souvenir. Mahora eut un sourire compatissant. « Mes parents. murmura t-elle. Ils étaient toujours furieux contre moi. Je devais être une charmante enfant, qui se tait, qui apprend à broder, et qui s'instruit. Je préférais de loin aller courir avec les gamins du village ! Je sortais en cachette, la nuit, et j'allais les retrouver. Nous allions ensemble sur la plage de galets. Parfois, nous nous baignions dans la mer, ou nous jetions l'un d'entre nous dans l'eau, tout habillé. J'ai attrapé bon nombre de rhumes, à cette époque, mais je m'amusais beaucoup. » Elle se tut. Quelques années plus tard, elle avait été mariée de force. son regard se fit lointain. « Pour ma part, je passais mon temps dans la bibliothèque de mes parents, lança Danaël. Je refusais d'apprendre le maniement de l'épée, et mon père était désespéré. Ca amusait ma mère, qui m'entretenait parfois de philosophie. ma soeur était tout mon contraire. Elle vous ressemblait, Mahora. Elle aussi aurait bien été capable de s'enfuir la nuit ! Mais lorsque nous avons grandis, tout est revenu à la normal. Ma pauvre soeur est morte en couches, paix à son âme. » La servante pencha la tête. « Et vous, Keman ? » demanda t-elle. Le centaure eut un petit rire. « Quand j'étais enfant ? Sire Danaël, nous avons un point en commun ! Mon père était, lui aussi, désespéré ! Je n'étais jamais dans le troupeau, je galopais n'importe où, sans prendre conscience du danger. Ce n'est que lorsque j'ai failli mourir que je m'en suis aperçu. Mais c'était tellement drôle, d'un autre côté ! Alban, c'est votre tour ! » Je cherchais un quelconque souvenir, qui pouvait me différencier des autres enfants, mais n'en trouvait aucun. J'avais été un enfant calme et peu agité. « Il n'y a pas grand chose à dire sur mon enfance, fis-je. Elle s'est passé sans encombre.

-Même tes tournois ? fit malicieusement Mahora.

-Des tournois ? reprit Danaël, curieux.

-Alban faisait des tournois d'épées en bois avec son frère ! Et une fois, ils ont volé les couteaux de tables. Alban a une très jolie cicatrice de guerre ! » J'éclatais de rire à ce souvenir. Peter esquissa un sourire crispé. Je ne m'attardais pas sur ce détail. Mahora et lui reprirent leurs chants, accompagnés par Keman. Petercessa brusquement de chanter et tourna vivement la tête vers la forêt, avant de s'élancer vers elle. Sans réfléchir, j'arrachai les rênes des mains de Mahora et le suivait, en même temps que Keman et Danaël.

Des bruits secs de brindilles qui se cassent sous un pied maladroit. Peter fouillait avec acharnement dans sa besace. Danaël dégaina son épée et s'approcha davantage de la forêt, tandis que je sautais à terre et me précipitais vers la mule afin de prendre mon arc, avant de poser un genoux à terre, encochant une flèche. Keman restait en retrait ; il n'avait aucune arme. Mahora mit elle aussi pied à terre et se saisit de son long bâton. Nous attendîmes et lorsqu'un homme sortit des arbres, je tirai ma flèche et en plaçai aussitôt une nouvelle, me contorsionnant pour l'attraper dans mon carcan. Danaël acheva l'homme et tira ma flèche de son épaule. Il fut ensuite trop tard pour battre en retraite lorsque nous fûmes encerclés. Un couteau siffla près de mon visage et se planta dans la poitrine d'un des brigands. Je tournai la tête vers Peter ; il lança un autre couteau qui se ficha dans l'épaule d'un autre. Je tirai une nouvelle flèche. Mahora et Danaël s'élançaient vers nos ennemis. « Une arme ! Passez-moi une arme ! » cria Keman. Peter lui lança une longue dague et il galopa vers l'un des hommes, appuya ses pattes avant afin de le faire tomber, tandis qu'il en achevait un autre en lui tranchant la gorge. Il était redoutable, malgré qu'il nous ait assuré n'être pas un guerrier. Je n'osai même pas imaginé l'efficacité des réels guerriers centaures. Ce devait être monstrueux.

Cependant, nous n'étions toujours que cinq à nous battre, en face d'une vingtaine de brigands armés. La servante restait sur le cheval qui commençait à paniquer. Elle tomba lourdement au sol lorsqu'il se redressa sur ses pattes arrières, et n'en bougea pas, semblant assommée. Je me rapprochai aussitôt d'elle afin d'éviter une éventuelle blessure et continuai de décocher mes flèches, qui atteignaient rarement leur but, les ennemis bougeant sans cesse. Mahora donnait de grands coups de bâton dans les mâchoires ou à l'arrière des crânes, Danaël se battait férocement, son épée semblant être le prolongement de son bras. Peter, lui, restait aussi en retrait, et lançait des poignards ; plus chanceux - et sûrement plus doué - que moi, il parvenait à toucher presque chacune de ces cibles. Lorsqu'il ne lui resta plus qu'une dague, il courut vers les brigands, toujours plus nombreux que nous malgré nos efforts. J'en vis un qui se déplaçait difficilement, un couteau planté dans la cuisse, mais qui continuait d'infliger des blessures à mes compagnons. La servante se redressa sur un coude alors que j'encochais une nouvelle flèche « Allez les aider. » souffla t-elle. Elle me prit mon arc et mon carcan alors que je dégainai l'épée pendue à ma ceinture. Je me jetai dans la bataille, reçu un mauvais coup à l'épaule mais continuai de me battre, dos à dos avec Danaël. Une lame passa près de lui, entamant sa joue. Il essuya le sang et, rageur, tua l'homme qui avait osé lui infligé cette estafilade.

Nous n'entendîmes pas les bruits de sabots, étouffés par la neige. Cependant, nous vîmes très bien les centaures attaquer les brigands. Nous nous reculâmes aussitôt, les laissant finir le travail. Le brassard d'or qu'ils portaient au bras signalaient leur rang : des guerriers. Seul Peter continua à se battre, et sauva même un centaure d'un coup d'épée courte qui aurait pût être fatal. Keman regarda tristement les cadavres puis releva la tête vers les centaures, esquissant un sourire. Peter s'écroula soudain dans la neige. Aussitôt, Mahora fût à ses côtés : il avait une profonde blessure à la cuisse. Keman s'agenouilla près de lui et guérit doucement la blessure. Cependant, la douleur resta, bien qu'elle fût diminuée. Les centaures nous firent des signes de tête. « Keman, frère, comment vas- tu ? » lança l'un d'eux en s'approchant du centaure qui nous avait accompagné. « Ca va. Ce sont ceux-là qui m'ont attaqués. j'y serais resté sans l'aide de ces voyageurs. Je n'ai pas pût délivrer le message.

-Nous le savons. Ce n'est pas grave. Mais il nous faut repartir à présent. Père s'inquiète.

-Bien ! La Forêt me manquait, justement. » Nous nous dîmes adieu et il partit en compagnie de ses frères. Peter remonta à cheval, aidé par Danaël et moi-même. Il grimaça alors que la blessure se rappelait à lui. Nous regardâmes encore les cadavres. Danaël fit les poches et fouilla dans les sacs, au cas où nous pourrions trouver quelques vivres. Il rangea quelques galettes de pain dans l'une des besaces de la mule et brandit victorieusement une émeraude, qu'il lança à Mahora. « Pour votre courage ! Très jolis coups de bâton, ma chère. » Elle esquissa un sourire et glissa la pierre dans sa bourse en rosissant. Danaël remonta à cheval, suivi par sa servante qui garda le carcan et l'arc, par prudence. Moi-même, je posai la main sur la garde de mon épée, rengainée dans son fourreau, poids réconfortant à ma taille. Je récupérai les poignards et les couteaux de Peter, puis les enfournaient dans son sac avant de monter derrière Mahora. Le sang continuait de couler sur la neige, rouge sombre sur le blanc étincelant. Nous partîmes au galop, suivant les traces des centaures déjà bien loin devant nous, sans aucun espoir de les rattraper.


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Chapitre 2 - Larence (part 3)

Chapitre 2 - Larence (part 3)
Le lendemain fut calme. Pour tromper l'ennui, nous engageâmes une discussion sur les différents Dieux Majeurs. Mahora les récapitula, les comptant sur ses doigts « Nous avons donc More.
-Dieu de la Mort ! la coupa Peter.

-Imbécile ! lança Danaël.

-C'est Damé, le Dieu de la Mort, corrigeai-je. Et More, c'est le Dieu de la Prospérité.

-C'était trop difficile de donner des noms en rapport avec ce qu'ils faisaient. » grommela le jeune homme. Mahora reprit. « More, Dieu de la Prospérité, Xan, Dieu de l'Agriculture, Breh, Dieu de la Mer, Abrat, Dieu de la Guerre. je ne l'ai jamais aimé celui-là, ses statues étaient toujours affreuses, Sredé, Dieu de la Vie, époux de Yona, et il y a aussi Damé, époux de Lash, bien entendu, Dieu de la Mort.

-Qui est aussi l'un des plus priés ! » ajouta Danaël. Devant nos regards peu crédules, il expliqua « Je suis Seigneur, mon peuple m'a demandé trois temples à Damé. Les autres n'en ont qu'un.

-Plutôt étrange, chez vous. marmonna Peter.

-Ensuite, il y a les Déesses. Yona, Déesse du Soleil, et sa soeur jumelle, Lash, Déesse de la Lune.

-Dans les vieux récits, le Soleil et la Lune sont appelés par le nom des Déesses, fit la servante.

-Même aujourd'hui, les plus vieux parlent de Yona et de Lash, à la place du Soleil et de la Lune, répondis-je. Mahora, qui d'autre ?

-Nina, la Déesse de la Fertilité. Dans les Dieux Majeurs, c'est tout. Ensuite, on a les Dieux des sentiments, mais on en parle peu. Encore en- dessous, il y a les Dieux des différents paysages, la forêt, la montagne, les plaines. autant dire que ceux-là, seule une minorité de la population les connaît, et peu d'entre eux les prie, mis à part dans les Montagnes. Là, ils ont bien besoin du soutien de Jneka.

-Et en dessous des Dieux des paysages, il y a les démons ! lança joyeusement Peter.

-Bah, personne ne connaît les démons, à part l'Ostrame, grâce à la légende de l'ermite ! » rétorqua Mahora. Elle se tourna alors vers la servante, un sourire aux lèvres. « Je suppose que vous connaissez parfaitement cette légende ?

-En effet.

-Racontez-nous, alors ! Cela nous occupe, de parler.

-Pourquoi choisissez-vous toujours des histoires tristes, ou morbides ? se lamenta la jeune fille. Je pourrais tout aussi bien vous raconter des histoires joyeuses.

-Probablement parce que vous racontez à la perfection les histoires tristes ! Allons, contez-nous la légende de l'Ostrame.

-Vous la connaissez tous ! s'exclama la servante.

-Ce n'est pas grave, je l'adore, bien qu'elle soit assez. hum. » La servante se racla la gorge et nous nous tûmes, attentifs. « Un ermite vivait, comme tout bon ermite, seul, loin du monde, avec beaucoup de gentils oiseaux.

-Vous essayez de la rendre joyeuse ! la réprimanda Mahora.

-Très bien, très bien. L'ermite, encore jeune, vivait donc seul. Pas réellement qu'il l'ait voulu en réalité, mais sa difformité faisait fuir le peuple ; il vivait donc reclus, et malheureux. Il ne possédait pas grand chose. Une cabane, qu'il avait construite de ses mains, une vache qui lui offrait du lait, et quelques poules qui lui offraient des oeufs. Sa vie était monotone. Lorsque des voyageurs passaient, il les faisait fuir afin de ne pas attendre les cris d'horreur que chacun poussait à la vue de son visage déformé. Cependant, il aimait la vie, et connaissait parfaitement la forêt où était cachée sa cabane. Les animaux ne le fuyaient pas, au contraire, et il trouvait une certaine forme de réconfort dans leur présence.

Un soir d'hiver, on frappa à sa porte. Il chercha à faire fuir l'inconnu, mais celui-ci persista. Il le prévint de son visage repoussant, de sa difformité, mais le voyageur continua de frapper à la porte, quémandant asile. Aussi le laissa-t-il entrer. Mais ce ne fut pas un voyageur perdu qui pénétra dans la cabane. Ce fut un jeune homme extrêmement beau, qui semblait tout sauf perdu. L'ermite le reconnut aussitôt, à l'aura de pouvoir qu'il émanait. L'Ostrame était venu chercher sa vie. Mais l'ermite refusa de mourir ; le démon resta plusieurs jours, cherchant à lui voler sa vie et son esprit, sans y parvenir. Enfin, l'ermite lui proposa un marché : si le démon lui laissait la vie sauve, il l'aiderait dans sa tâche. L'Ostrame réfléchit durant de longs jours, avant d'accepter. Il lui donna une lanterne, destinée à recueillir les âmes et la jeunesse, puis une longue liste de noms. L'ermite se mit aussitôt en route, et découvrit que sa première victime était un homme qui l'avait presque lapidé en voyant son visage. Il le tua sans remords, se vengeant par la même occasion. Ses blessures le faisaient encore souffrir lors des soirs d'hiver. Il rapporta pour la première fois la lanterne à l'Ostrame, qui sembla rajeunir et devenir plus fort. Il continua, quatre, cinq, six victimes, mais lorsqu'il découvrit celle qui devait être sa septième victime, il ne pût se résoudre à la tuer. C'était une jeune fille qui n'avait pas seize ans, plus belle que le jour, et qui respirait la bonté. Il tua une chèvre, et un homme qui lui semblait mauvais, puis rapporta la lanterne à l'Ostrame. Celui-ci découvrit aussitôt la supercherie. L'ermite l'avait trahi. Il lui arracha son âme mais ne le tua pas, le laissant errer. Dépourvu de son esprit, l'ermite oublia tout ce qui le raccrochait à sa vie. Avant son dernier soupir, l'Ostrame le rejoignit et lui ramena son âme, afin qu'il prenne conscience de ce qu'il avait fait lors de sa vie d'errance. Il avait tué, violé pillé. L'ermite mourut, affreusement triste et repentant, mais cela ne suffit pas à le racheter.
» La voix de la servante se tut soudain. Cette histoire était sombre. Tout le monde la connaissait, les plus jeunes comme les plus vieux. Le mythe de l'Ostrame était probablement l'histoire la plus connue dans les royaumes du continent de Dleyno.

La servante baissa la tête. « Très déprimant, non ? » fit Danaël. Peter fredonna un air, scrutant les alentours. Des nuages sombres s'amoncelaient dans le ciel, et je craignis une nouvelle tempête. Fort heureusement, il n'y eut qu'une pluie, qui nous obligeât cependant à rabattre nos capuches sur nos visages, réduisant notre visibilité déjà diminuée par le rideau de gouttes d'eau. La servante s'enfonça davantage dans les couvertures qui l'enveloppaient. Nous nous réfugiâmes dans une grotte lorsque la pluie s'intensifia ; la lumière avait beaucoup baissé, et le soleil devait être à la fin de sa course.


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