-Même sa famille ne la reconnaissait pas ? s'exclama Peter, choqué.
-Mémoire très sélective, grogna Danaël. Ils ont préférés oublier jusqu'à son existence. Ce dut être atroce pour cette jeune femme.
-Oui. murmura la jeune fille. Elle retourna dans sa grotte, auprès de son compagnon. Le Dragon sentit son malaise et tenta de la consoler, en vain. Elle se calma d'elle-même. Elle devint froide, méprisante, avec un coeur plus dur que la pierre. Rejetée par ceux qui avait le plus compté pour elle, inexistante. » Je ressentis un pincement au coeur. Eïolyne avait eu une vie difficile. « Ainsi, continua la servante, elle recommença à faire des rêves. Elle laissa son Dragon quelques jours pour aller dans une ville et empêcha un grave accident, qui aurait dû tuer une dizaine de personnes. Ils construisaient un temple en l'honneur de More. Normalement, un éboulis aurait dû se produire, à cause d'une simple pierre mal placée. La nuit, elle l'arrangea. On s'aperçut vite que cela venait d'elle, on lui demanda la raison de son acte. Lorsqu'elle répondit, on ne lui répondit pas par la crainte, mais par la reconnaissance. On lui offrit nourriture, vêtements, vin, et bijoux. Heureuse, elle retourna à sa grotte. Bientôt, de nombreuses personnes vinrent lui demander son aide.
Eïolyne retrouva une minuscule joie de vivre, au fond d'elle. Au moins pouvait-elle aider à améliorer le présent, et le futur. Des nobles, des comtes, des ducs avertis de son pouvoir, allèrent jusqu'à elle, lui offrant une multitude de richesse. Cependant, malgré sa fortune, elle ne quitta jamais sa grotte pour s'installer dans une tranquille maison. Elle ne pouvait abandonner son Dragon, et il était bien sûr impossible de l'emmener dans une ville. Mais elle avait une vie du moins confortable, sinon une habitation. » Peter se mit à rire. Etonnés, nous le regardâmes. « Vivre dans une grotte ! s'exclama t-il entre deux éclats de rire. Avec un Dragon ! Un vrai, un grand, avec des ailes, et tout ce qui va avec ! Mais elle ne devait pas avoir de place ! » La servante esquissa un sourire. « Ca devait lui tenir chaud, non ? » suggéra Mahora, se tapotant le menton de son index d'un air si sérieux que je me mis à rire, à mon tour. « Alors, elle n'achetait pas de bois ! reprit Peter. Nous avons trouvé la raison de la richesse d'Eïolyne ! » s'écria t-il avant d'hurler de rire. Danaël écarquilla les yeux, surpris, puis secoua la tête, un mince sourire étirant ses lèvres. La servante avait posé une main sur sa bouche pour, je pense, cacher son sourire. « Allons, racontez-nous, demoiselle ! » demandai-je d'un ton galant. « Ca crache du feu un Dragon » ajouta Peter, pensif. C'en fut trop pour Danaël qui fut pris d'un fou rire devant cette affirmation que nous savions déjà tous. La servante étouffa un rire et tourna ses yeux fermés vers moi. Je restais bouche bée. Malgré les paupières closes, je devinai l'éclat d'amusement dans ses prunelles. Mahora tapotait le dos de Peter en riant, Danaël essayait - sans grand succès - de boire quelques gorgées d'eau pour se calmer. Il fallu quelques minutes pour nous calmer. Cette expédition n'était pas si tragique, finalement. Je retrouvais la camaraderie que j'avais connu plusieurs années auparavant, avant que je ne commence à voyager seul. La servante reprit enfin son histoire, un sourire aux lèvres. « Elle continua sa vie calme. Un noble venait la voir régulièrement, la veille de la Pleine Lune. Une amitié naquit entre eux. Ils finirent par ne plus parler que des prédictions d'Eïolyne, mais de choses plus privées. Parfois, ils allaient en ville ensemble, discutant comme de vieux amis d'enfance. Cela était un soulagement pour la jeune femme, qui n'avait jamais eu d'amis avant. Pourtant, seul son Dragon continuait de partager réellement sa vie, ses joies et ses peines. » Peter lança un bout de bois dans le feu. « Et voilà, l'histoire d'amour commence. » soupira t-il, semblant presque regretter d'avoir demander à la servante de nous conter cette histoire. Celle-ci leva son visage vers lui. « Le noble était amoureux d'elle, en effet, et sûr de la réciprocité de ses sentiments, il demanda sa main à Eïolyne.
-C'est romantique, déclara Mahora.
-Elle le tua, refusant elle-même de souffrir. Car elle aussi l'aimait. Cependant, avec ce qu'il lui été arrivée avec sa famille, elle préféra le voir mourir plutôt que de ressentir cette douleur une nouvelle fois.
-C'est beaucoup moins romantique. grommela Mahora.
-Ce fut une nouvelle douleur, malgré tout. Dès ce jour, Eïolyne fut à nouveau crainte. Ses pouvoirs grandissaient. Il semble que tuer la rendait plus forte. A nouveau, elle devint insensible, et ne reprit plus aucune douceur. Elle continuait de s'enrichir. Un jour, elle fut capable de tuer d'un unique regard. Je pense que c'est à ce point qu'elle comprit qu'elle avait atteint le summum de sa puissance.
-Ça fait froid dans le dos. souffla Peter.
-Elle parcouru le royaume de Nayas, transportée par son Dragon, bien qu'elle fut capable elle-même de voler. Sa célébrité, si on peut l'appeler ainsi, s'accrût dans le royaume, et dans ceux qui l'entouraient. On venait de très loin pour obtenir ses faveurs. Ses prédictions se réalisaient toujours. Mais elle prit un malin plaisir à ne put dévoiler que les bons moments que la personne vivrait, mais plutôt les pires. Les morts, les angoisses. pourtant, elle terminait ses entretiens par une note d'espoir, qui sonnait faux, la personne encore choquée par ce qu'elle venait d'apprendre.
-Quelle note d'espoir ? demandai-je aussitôt.
-Ce que je vous ai dit lorsque je vous ai révélé sa prédiction à notre sujet. » Je me remémorais ses paroles. Oui, une minuscule touche d'espoir qui n'avait touché aucun d'entre nous. Apprendre sa propre mort est trop effrayant pour qu'on l'entende. « ll ne tient qu'à vous d'empêcher le Destin. Si l'on dévoile le futur, c'est afin de le changer. »

