Chapitre 1 - La Légende d'Eïyoline (part 1)

Chapitre 1 - La Légende d'Eïyoline (part 1)
Nous nous étions installés au fond d'une grotte, à l'abri du vent et de la neige. Peter et Danaël avaient fait un grand feu et nous restions collés les uns aux autres pour nous réchauffer malgré la chaleur. Les couvertures séchaient près de nous, et les chevaux mangeaient paisiblement leurs rations de foin. La servante était dans un piteux état ; elle était totalement frigorifiée et même la présence de Mahora et moi-même, serrés contre elle, au plus près du feu, ne semblait la ragaillardir. Peter faisait cuire notre repas. Une simple bouillie de légumes et de viande accompagné de pain et d'eau. Avec un sourire, Danaël extirpa de son sac des pommes séchées. Nous mangeâmes sans grand appétit et grignotèrent nos pommes.

La journée avait été difficile. Après notre départ de l'auberge, le soleil avait brillé sans faire fondre la neige épaisse, rendant difficile notre progression. Les chevaux peinaient et avaient froid. Puis, de lourds nuages gris s'étaient avancés dans le ciel azur. Le soleil avait disparu, et la neige était revenue, nous semblant plus froide encore. Le vent s'était fait plus violent, plus glacial que lors de notre premier jour de voyage. Je me demandais comment s'en sortait Jake, seul. Kali m'avait assuré qu'il avait l'habitude des hivers rudes, mais je connaissais peu de personnes capables de survivre à un tel froid. Je regrettais amèrement d'avoir décidé notre départ au plus fort de l'hiver. Le vieillard du village m'avait pourtant promis un temps froid, mais supportable. Il ne se trompait jamais. Damé était-il contre nous ? Le Dieu de l'Hiver s'acharnait-il à nous empêcher d'atteindre le trésor d'Eïolyne ?

« J'espère que la tempête se calmera dans la nuit. J'aimerais repartir au plus vite » déclara Danaël, me tirant de mes pensées. Je levais les yeux vers lui et hochais la tête. Plus vite nous serions repartis, plus vite nous pourrions retrouver nos foyers. « Même si la tempête se calme, nous ne repartirons pas, répliqua Mahora. Votre servante est malade. Sa peau est glacée, mais son front brûlant. C'est assez étrange. Alban, n'as-tu pas quelques plantes à lui administrer ? » me demanda t-elle. Je haussais les épaules et pressais ma main sur le front de la jeune fille. Pendant quelques instant, je la questionnais, avant de déclarer qu'il s'agissait d'une grippe. Mahora soupira. Le voyage partait mal. Je fouillais dans mon sac à la recherche de bourgeons de pin, puis préparais une décoction que je lui fis boire, presque de force. « Le goût n'est pas agréable, l'odeur exécrable, je te l'accorde, mais cela te soulagera. Ce qu'il faut, de toute façon, c'est du repos avant tout. Nous devrons rester ici, au chaud, jusqu'à ce qu'elle se remette. L'endroit n'est pas très hospitalier, mais nous n'avons pas réellement le choix.

-Nous pouvons la laisser ici » lâcha froidement Danaël. Mahora lui jeta un regard meurtrier. Elle n'appréciait guère la servante, qui lui faisait un peu peur, malgré qu'elle refuse de l'avouer, mais le fait que le Seigneur propose de l'abandonner dans cette grotte la répugnait. « Il n'en est pas question ! cria t-elle presque. La laisser seule, dans le froid, alors que nous ne savons quelles créatures rôdent autour de nous ? Vous êtes fou ! » Elle passa un bras autour des épaules de la jeune fille pour appuyer son refus. « Peter, ramène une couverture » ordonna t-elle. L'apprenti obéit prestement, peu désireux de subir les foudres de la jeune femme. J'esquissai un sourire. Mahora dans toute sa splendeur. Belle, fière et protectrice. Ces deux-là deviendraient de bonnes amies, j'en étais certain.

Danaël s'endormit rapidement, bientôt rejoint dans son sommeil par Peter. Je veillai en compagnie de Mahora alors que la servante somnolait, la tête sur les genoux de mon amie. Une couverture la recouvrait jusqu'à son menton, et Mahora caressait doucement son front, y pressant de temps à autre un linge humide. « Crois-tu qu'elle s'en sortira ? » demanda t-elle. La servante semblait réellement fragile, même avant qu'elle ne tombe malade. Cela l'affaiblissait encore, et la fièvre grimpait sans cesse malgré les décoctions que nous lui faisons boire toutes les heures. « Elle doit s'en sortir » répondis-je enfin. Je préparai une infusion d'écorce de saule blanc et tapotai l'épaule de la servante. Elle rouvrit les yeux et s'appuya au torse de Mahora pour avaler le contenu de sa timbale, en grimaçant. « Merci... » chuchota t-elle. Mahora épongea à nouveau son front et la borda avec soin. « Tu va t'en sortir, promis » souffla t-elle. La servante hocha doucement la tête et se rendormit.

Je dus m'assoupir car lorsque je rouvrais les yeux, Peter enfilait son manteau, afin d'aller chercher du bois pour le feu. Danaël soutenait sa servante tandis que Mahora mélangeait une décoction. « Je t'ai pris quelques racines » me lança t-elle en me voyant réveillé. Je m'approchai et éclatai de rire. « Ce sont des racines de valériane ! Contre l'anxiété, les insomnies, les palpitations... pour les courbatures aussi, c'est vrai. Mais il faut laisser macérer douze heures.

-Mais je l'ai pris dans la même bourse que tu as utilisé tout à l'heure ! La bleue !

-J'ai six bourses bleues. Allons, ce n'est pas grave. Rajoute de l'eau, un peu de racines et laisse. Je vais faire une infusion de pin. »

Je m'activai. Peter partit refaire notre réserve de bois tandis que Danaël ôtait du feu notre repas. Mahora y jeta un coup d'oeil critique et grimaça. « Vous voulez vraiment nous faire avaler ça ? » demanda t-elle lentement. Danaël lui lança un regard noir et versa la bouillie dans nos gamelles. Elle avait raison. La préparation avait l'air immonde, mais nous ne pouvions pas nous permettre de gâcher de la nourriture.

« Je vais rejoindre Peter, j'ai peur qu'il ne se perde dans la tempête » lança Mahora en se levant. Elle enfila rapidement son manteau, son écharpe et son bonnet et partit au pas de course. Elle disparut dans la tempête, brusquement.

Je m'approchai de la servante et lui fis boire ma tisane. « Tu te sens mieux ? demandais-je doucement.

-Un peu. Je n'ai plus mal à la tête, ni à la gorge.

-Bien. » Elle mangea un peu, à mon grand soulagement. Danaël sortit à nouveau la carte de son sac et l'étendit sur ses genoux, retraçant notre parcours. Je m'installai près de lui. « Nous n'avons pas fait beaucoup de chemin. Il me semble que nous sommes ici, à peu près.

-]Oui. Mais la neige nous retarde beaucoup. Votre servante est malade, mais elle se rétablit déjà. Dans quelques jours, nous pourrons reprendre notre route. » Peter et Mahora revenaient, les bras chargés de bois mort. Ils avalèrent leurs rations respectives et la journée se passa, morne. D'heure en heure, la servante se rétablissaient, me stupéfiant. La veille, elle arrivait à peine à tenir debout et à présent, au fil des tisanes, des décoctions et des cataplasmes, elle se remettait. Mahora parlait avec elle du temps, des légendes et des mythes. Danaël et Peter jouaient aux cartes, et moi, je triais mes plantes, m'occupais des chevaux, surveillais la tempête.

Le soir, après notre repas, je me laissai aller dans le sommeil avec bonheur.


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# Posté le jeudi 18 janvier 2007 07:49

Modifié le mardi 26 février 2008 15:11

Chapitre 1 - La Légende d'Eïyoline (part 2)

Chapitre 1 - La Légende d'Eïyoline (part 2)
Le lendemain, je me réveillai en même temps que Mahora. Nous discutâmes à voix basses afin de ne pas réveiller nos compagnons qui dormaient toujours du sommeil du juste. Lentement, ils s'éveillèrent, les uns après les autres. La journée allait être longue, mais la servante était entièrement rétablie. Pourtant, dehors, la tempête continuait ; nous ne pouvions nous aventurer dehors, le danger était trop grand.

Il n'y avait pas grand chose à faire, mis à part jouer aux dés et discuter. Le matin, c'est ce que nous fîmes. Puis, Peter s'approcha de la servante et lui demanda de nous conter l'histoire du Dragon d'Eïolyne. Nous avions tous entendus parler de cette légende, ainsi que celle de sa Maîtresse. Lui n'avait pas eu cette chance ; nous nous installâmes près du feu. Une couverture sur les genoux, appuyée à la paroi rocheuse de la grotte, la jeune file se racla la gorge. Nous nous tûmes.

« L'histoire du Dragon ne peut aller sans celle d'Eïolyne, en vérité, mais il y a certaines choses qui peuvent être dite sans parler d'elle. Eïolyne déroba un oeuf alors qu'elle était une jeune fille. En secret, elle le cacha dans une grotte, semblable à celle-ci, et fit un grand feu. Chaque jour, elle allait dans cette grotte pour entretenir le feu. Un matin, elle découvrit une coquille brisée. Le Dragon était parti. Toute la journée, elle le chercha, mais ne le trouva point. A la tombée de la nuit, elle dut retourner chez elle. Le Dragon se cachait dans la forêt, effrayé. Elle continua ses recherches mais, lorsqu'elle le retrouva enfin, il la mordit au bras. Un poison s'injecta dans ses veines. Le Dragon prit la fuite, la laissant agonisante. Elle ne retourna jamais chez elle après cela. De toute façon, sa famille avait peur d'elle. C'est pour cette raison que, la journée, elle se promenait dans la forêt. Mais elle survécut au poison mortel du Dragon, chose normalement impossible. Le Dragon revint auprès d'elle le lendemain et, la voyant toujours en vie, décida de l'emmener dans la grotte où il était né. Elle se remit lentement, et il repartit. Eïolyne resta dans cette grotte.

Le Dragon découvrit le comté, et sema la terreur dans les villages. Il grandissait vite, trop peut-être. En l'espace de quelques semaines, il grandit de deux mètres, ses ailes se développèrent, et il apprit à cracher du feu, à tuer d'un coup de griffes. Les Dragons dont on parle dans les contes, ceux qui servent de destriers au courageux chevalier, n'ont rien à voir avec des Dragons. Ce sont des bêtes cruelles, et sans pitié. Le Dragon d'Eïolyne était semblable aux autres, ni plus ni moins terrible. Cependant, une grande chasse fut organisée. Les habitants des villages attaqués se regroupèrent et décidèrent de le tuer, afin de mettre fin à sa cruauté et à ses meurtres. Ils le traquèrent, des jours durant, et parvinrent à le retrouver. A coups de piques et d'épées, ils le chassèrent. Semblables aux Dragons, en fait. Cruels. Ils voulaient le faire souffrir avant de le mettre à mort. Mais le Dragon déploya ses ailes immenses et s'envola, laissant une traînée de sang noir derrière lui, témoin de ses souffrances. Il regagna sa grotte, affaibli, au bord de la mort. Eïolyne le soigna avec patience et amour, malgré la blessure qu'il lui avait infligée. Puis, elle découvrit son nom.


-Lequel ? s'enquit Peter.

-Personne ne le connaît. Connaître le nom d'un Dragon signifie avoir tout pouvoir sur lui. Ce sont des noms chargés de magie. En le connaissant, on s'assure la fidélité de la bête, sa protection, son amitié et surtout, on a droit de vie ou de mort sur lui. Eïolyne gagna cela. Mais le Dragon, cependant, repartit, afin de se venger. Connaissez-vous les villages de Yaron, Lobio, Jikef ?

-Ils existent ? demanda Mahora, suspicieuse.

-Ils existaient, corrigea la jeune fille. Détruis il y a un peu moins de quatre siècles. D'après les témoignages des rares survivants, à la tombée de la nuit, des incendies se déclarèrent dans chaque village. A l'aube, il ne restait plus que des cendres. Ce pourrait être une coïncidence, bien sûr, mais... Enfin, le Dragon retourna à la grotte. Ensuite, il resta toujours avec Eïolyne, jusqu'à ce qu'elle meure. » Cette dernière phrase nous laissa silencieux. Tous qualifiaient volontiers Eïolyne de folle, pourtant, le peu que la servante nous avait appris sur elle nous avait fait nous rendre compte d'une chose : c'était une personne comme les autres, possédant seulement un don de voyance. Ce don de voyance qui avait probablement gâché sa vie. Elle avait accumulé des richesses, certes, mais elle avait été si seule... avec pour seul ami un Dragon, capable de lui apporter amitié et réconfort, mais rien d'autre. Je la plaignais sincèrement.

Mahora se rapprocha de moi et posa sa tête sur mon épaule. Ses cheveux me chatouillèrent le cou. Peter remit un peu de bois dans notre feu et s'approcha de la servante, ramenant la couverture jusqu'à ses épaules. « Le vent souffle moins fort, non ? » demanda Danaël en haussant un sourcil. Il se leva et se dirigea vers l'entrée de la grotte avant de revenir auprès de nous au pas de course. « Moins fort, mais toujours là... soupira t-il. Enfin, je pense que la tempête cessera dans un ou deux jours. » J'acquiesçai. Nous passâmes le reste de l'après-midi à discuter et à jouer aux dés, par habitude. Mahora me rappela le souvenir de Jake et pesta contre lui.

Le lendemain matin, il y eut l'habitude corvée de bois. Je sortais en compagnie de Danaël. Le vent était moins fort, certes, mais tout aussi glacé. Il s'insinuait sous nos manteaux, nos écharpes. Je fus heureux de retourner au fond de la grotte, près de la chaleur du feu. Mahora nous aida à nous débarrasser de nos vêtements et Peter nous tendit nos rations. La bouillie avait meilleur aspect que la veille. Nous mangeâmes pourtant sans grand appétit.

Peter demanda à la servante de nous raconter l'histoire d'Eïolyne. Cela faisait passer le temps. Comme la veille, elle se rapprocha du feu, sa couverture sur les genoux, et leva son visage vers nous. Comme le premier soir, à l'auberge, sa peau semblait dorée. Je savais pourtant, à présent, qu'elle était aussi blanche que la neige. Ses yeux restaient toujours clos. Cachait-elle un regard de braise ? Ou plus simplement, était-elle aveugle ? Je n'osai pas le lui demander. C'eut été fort malpoli et embarrassant.


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# Posté le lundi 22 janvier 2007 04:44

Modifié le lundi 22 janvier 2007 04:55