La journée avait été difficile. Après notre départ de l'auberge, le soleil avait brillé sans faire fondre la neige épaisse, rendant difficile notre progression. Les chevaux peinaient et avaient froid. Puis, de lourds nuages gris s'étaient avancés dans le ciel azur. Le soleil avait disparu, et la neige était revenue, nous semblant plus froide encore. Le vent s'était fait plus violent, plus glacial que lors de notre premier jour de voyage. Je me demandais comment s'en sortait Jake, seul. Kali m'avait assuré qu'il avait l'habitude des hivers rudes, mais je connaissais peu de personnes capables de survivre à un tel froid. Je regrettais amèrement d'avoir décidé notre départ au plus fort de l'hiver. Le vieillard du village m'avait pourtant promis un temps froid, mais supportable. Il ne se trompait jamais. Damé était-il contre nous ? Le Dieu de l'Hiver s'acharnait-il à nous empêcher d'atteindre le trésor d'Eïolyne ?
« J'espère que la tempête se calmera dans la nuit. J'aimerais repartir au plus vite » déclara Danaël, me tirant de mes pensées. Je levais les yeux vers lui et hochais la tête. Plus vite nous serions repartis, plus vite nous pourrions retrouver nos foyers. « Même si la tempête se calme, nous ne repartirons pas, répliqua Mahora. Votre servante est malade. Sa peau est glacée, mais son front brûlant. C'est assez étrange. Alban, n'as-tu pas quelques plantes à lui administrer ? » me demanda t-elle. Je haussais les épaules et pressais ma main sur le front de la jeune fille. Pendant quelques instant, je la questionnais, avant de déclarer qu'il s'agissait d'une grippe. Mahora soupira. Le voyage partait mal. Je fouillais dans mon sac à la recherche de bourgeons de pin, puis préparais une décoction que je lui fis boire, presque de force. « Le goût n'est pas agréable, l'odeur exécrable, je te l'accorde, mais cela te soulagera. Ce qu'il faut, de toute façon, c'est du repos avant tout. Nous devrons rester ici, au chaud, jusqu'à ce qu'elle se remette. L'endroit n'est pas très hospitalier, mais nous n'avons pas réellement le choix.
-Nous pouvons la laisser ici » lâcha froidement Danaël. Mahora lui jeta un regard meurtrier. Elle n'appréciait guère la servante, qui lui faisait un peu peur, malgré qu'elle refuse de l'avouer, mais le fait que le Seigneur propose de l'abandonner dans cette grotte la répugnait. « Il n'en est pas question ! cria t-elle presque. La laisser seule, dans le froid, alors que nous ne savons quelles créatures rôdent autour de nous ? Vous êtes fou ! » Elle passa un bras autour des épaules de la jeune fille pour appuyer son refus. « Peter, ramène une couverture » ordonna t-elle. L'apprenti obéit prestement, peu désireux de subir les foudres de la jeune femme. J'esquissai un sourire. Mahora dans toute sa splendeur. Belle, fière et protectrice. Ces deux-là deviendraient de bonnes amies, j'en étais certain.
Danaël s'endormit rapidement, bientôt rejoint dans son sommeil par Peter. Je veillai en compagnie de Mahora alors que la servante somnolait, la tête sur les genoux de mon amie. Une couverture la recouvrait jusqu'à son menton, et Mahora caressait doucement son front, y pressant de temps à autre un linge humide. « Crois-tu qu'elle s'en sortira ? » demanda t-elle. La servante semblait réellement fragile, même avant qu'elle ne tombe malade. Cela l'affaiblissait encore, et la fièvre grimpait sans cesse malgré les décoctions que nous lui faisons boire toutes les heures. « Elle doit s'en sortir » répondis-je enfin. Je préparai une infusion d'écorce de saule blanc et tapotai l'épaule de la servante. Elle rouvrit les yeux et s'appuya au torse de Mahora pour avaler le contenu de sa timbale, en grimaçant. « Merci... » chuchota t-elle. Mahora épongea à nouveau son front et la borda avec soin. « Tu va t'en sortir, promis » souffla t-elle. La servante hocha doucement la tête et se rendormit.
Je dus m'assoupir car lorsque je rouvrais les yeux, Peter enfilait son manteau, afin d'aller chercher du bois pour le feu. Danaël soutenait sa servante tandis que Mahora mélangeait une décoction. « Je t'ai pris quelques racines » me lança t-elle en me voyant réveillé. Je m'approchai et éclatai de rire. « Ce sont des racines de valériane ! Contre l'anxiété, les insomnies, les palpitations... pour les courbatures aussi, c'est vrai. Mais il faut laisser macérer douze heures.
-Mais je l'ai pris dans la même bourse que tu as utilisé tout à l'heure ! La bleue !
-J'ai six bourses bleues. Allons, ce n'est pas grave. Rajoute de l'eau, un peu de racines et laisse. Je vais faire une infusion de pin. »
Je m'activai. Peter partit refaire notre réserve de bois tandis que Danaël ôtait du feu notre repas. Mahora y jeta un coup d'oeil critique et grimaça. « Vous voulez vraiment nous faire avaler ça ? » demanda t-elle lentement. Danaël lui lança un regard noir et versa la bouillie dans nos gamelles. Elle avait raison. La préparation avait l'air immonde, mais nous ne pouvions pas nous permettre de gâcher de la nourriture.
« Je vais rejoindre Peter, j'ai peur qu'il ne se perde dans la tempête » lança Mahora en se levant. Elle enfila rapidement son manteau, son écharpe et son bonnet et partit au pas de course. Elle disparut dans la tempête, brusquement.
Je m'approchai de la servante et lui fis boire ma tisane. « Tu te sens mieux ? demandais-je doucement.
-Un peu. Je n'ai plus mal à la tête, ni à la gorge.
-Bien. » Elle mangea un peu, à mon grand soulagement. Danaël sortit à nouveau la carte de son sac et l'étendit sur ses genoux, retraçant notre parcours. Je m'installai près de lui. « Nous n'avons pas fait beaucoup de chemin. Il me semble que nous sommes ici, à peu près.
-]Oui. Mais la neige nous retarde beaucoup. Votre servante est malade, mais elle se rétablit déjà. Dans quelques jours, nous pourrons reprendre notre route. » Peter et Mahora revenaient, les bras chargés de bois mort. Ils avalèrent leurs rations respectives et la journée se passa, morne. D'heure en heure, la servante se rétablissaient, me stupéfiant. La veille, elle arrivait à peine à tenir debout et à présent, au fil des tisanes, des décoctions et des cataplasmes, elle se remettait. Mahora parlait avec elle du temps, des légendes et des mythes. Danaël et Peter jouaient aux cartes, et moi, je triais mes plantes, m'occupais des chevaux, surveillais la tempête.
Le soir, après notre repas, je me laissai aller dans le sommeil avec bonheur.
