-Il est parti ? m'exclamais-je, surpris. Nous devions faire chemin ensemble !
-Jake ne fait que ce qu'il veut. Voulez-vous une autre tasse de lait monsieur ?
-Non, merci. » J'étais outré. Lentement, je me levais et allais jusqu'à la porte. J'entendais le hurlement du vent. Le temps était pire que la veille. « Ne sortez pas, m'avertit Kali. Jake est fou, mais résistant et ce ne serait pas la première fois qu'il traverse un blizzard. Cependant, vous avez avec vous deux femmes, dont l'une semble bien fragile.
-Vous avez probablement raison. Nous resterons jusqu'à ce que le blizzard s'arrête » soupirais-je.
Je retournais à la table et me plongeai dans la contemplation des flammes. Mahora pénétra dans la pièce, les yeux encore embrumés de sommeil. Ses cheveux décoiffés formés une auréole autour de son visage. « Bonjour.
-Bonjour Alban. tu es réveillé depuis longtemps ?
-Non. Bien dormi ?
-Avec la folle dans la même pièce que moi ? On dira que oui. Du lait ? grogna t-elle en voyant ma tasse. Dieu que je regrette le café. » Elle s'installa à mes côtés et mordit dans l'une de mes tartines avec appétit. Peter nous rejoignit bientôt, la main sur le mur, les yeux à demi fermés. « 'Jour. » marmonna t-il en ouvrant un oeil. Il se laissa tomber sur le banc et fit un signe à l'aubergiste. Celui-ci apporta du lait chaud et du pain, alors que Danaël et sa servante nous rejoignaient. Je m'apercevais que je ne connaissais toujours pas son prénom, et je n'avais nulle envie de passer notre voyage à la désigner comme une simple servante. Notre expédition était périlleuse et il fallait du courage pour s'y aventurer. Malgré la méfiance de Mahora, elle méritait du respect, autant que pour chacun d'entre nous. Lorsque je lui demandais son prénom, Danaël répondit à sa place qu'elle n'en avait pas. Mahora écarquilla les yeux. « Une sans-nom ? Vous ne lui en avez pas donné un ? » s'écria t-elle, dégoûtée. J'étais aussi dégoûté qu'elle. Sans-nom était une manière polie de désigner les prostitués, les traîtres à leur pays, tous ceux qui, aux yeux de la population, étaient des moins que rien et n'avaient même pas le droit de vivre. « Laya, lâchais-je. Nous l'appellerons Laya. Cela vous convient-il à tous ?
-Elle n'a pas à avoir de nom, répliqua froidement Danaël. Ne cherchez pas à lui en offrir un.
-Une manière de la garder sous votre contrôle ? murmura Peter. Elle a le droit à un nom. Un nom, c'est une vie. Rien n'est plus important qu'un nom. Sans, nous ne sommes rien. » Une étrange lueur brillait dans ses yeux clairs. Avait-il enduré l'expérience de ne pas pouvoir être nommé ? Si c'était le cas, qu'avait-il fait pour mériter ce traitement, un châtiment pire que l'exil ?
Je décidais de ne pas m'attarder davantage sur la question. Peter et Danaël se défiaient du regard, et je dû mettre fin à leurs bêtises. Le repas se termina dans un silence pesant. La servante gardait la tête basse et mangea à peine, buvant juste quelques gorgées de lait tiède.
Elle portait une robe qui semblait légère pour la saison. Ses manches évasées, trop longues, étaient remontées jusqu'à ses coudes, dévoilant des bras osseux et blancs. Les veines bleues couraient juste sous sa peau fine. Elle leva ses yeux fermés vers moi et un léger sourire effleura ses lèvres pâles. Mahora grimaça. Je me levai et allai auprès de l'âtre.
J'annonçai à mes compagnons que nous resterions cette journée à l'auberge, dans l'espoir que la tempête se calme. Danaël apporta sa carte ; nous l'étudiâmes avec soin. A la table, Mahora et Peter jouaient aux dés en plaisantant. La servante restait tout près du feu, somnolente.
