Prologue - Jours de Glace (part 4)

Prologue - Jours de Glace (part 4)
Je fus le premier levé. Sur la pointe des pieds, je quittais la chambre et allais dans la Grande Salle. La pièce était étrangement sombre, bien plus que la nuit précédente. Je m'approchais de l'âtre pour réchauffer mes doigts gourds à la chaleur délicieuse du feu puis gagnais la table. En bâillant, l'aubergiste, Kali, m'apporta une tasse de lait et des tranches de pain encore tiède. J'étalais avec bonne humeur le beurre crémeux et savourais mon repas. « Jake n'est pas levé ? » demandais-je alors que l'aubergiste passait près de moi, des bûches dans les bras. Il alla les déposer près de la cheminée et en mit une dans le feu. « Il est déjà parti ! Oui, il y a bien une heure. je me suis levé pour l'aider à dégager la neige. Ce garçon est fou, c'est la tempête dehors. Vous feriez mieux de ne pas vous y aventurer.

-Il est parti ? m'exclamais-je, surpris. Nous devions faire chemin ensemble !

-Jake ne fait que ce qu'il veut. Voulez-vous une autre tasse de lait monsieur ?

-Non, merci. » J'étais outré. Lentement, je me levais et allais jusqu'à la porte. J'entendais le hurlement du vent. Le temps était pire que la veille. « Ne sortez pas, m'avertit Kali. Jake est fou, mais résistant et ce ne serait pas la première fois qu'il traverse un blizzard. Cependant, vous avez avec vous deux femmes, dont l'une semble bien fragile.

-Vous avez probablement raison. Nous resterons jusqu'à ce que le blizzard s'arrête » soupirais-je.

Je retournais à la table et me plongeai dans la contemplation des flammes. Mahora pénétra dans la pièce, les yeux encore embrumés de sommeil. Ses cheveux décoiffés formés une auréole autour de son visage. « Bonjour.

-Bonjour Alban. tu es réveillé depuis longtemps ?

-Non. Bien dormi ?

-Avec la folle dans la même pièce que moi ? On dira que oui. Du lait ? grogna t-elle en voyant ma tasse. Dieu que je regrette le café. » Elle s'installa à mes côtés et mordit dans l'une de mes tartines avec appétit. Peter nous rejoignit bientôt, la main sur le mur, les yeux à demi fermés. « 'Jour. » marmonna t-il en ouvrant un oeil. Il se laissa tomber sur le banc et fit un signe à l'aubergiste. Celui-ci apporta du lait chaud et du pain, alors que Danaël et sa servante nous rejoignaient. Je m'apercevais que je ne connaissais toujours pas son prénom, et je n'avais nulle envie de passer notre voyage à la désigner comme une simple servante. Notre expédition était périlleuse et il fallait du courage pour s'y aventurer. Malgré la méfiance de Mahora, elle méritait du respect, autant que pour chacun d'entre nous. Lorsque je lui demandais son prénom, Danaël répondit à sa place qu'elle n'en avait pas. Mahora écarquilla les yeux. « Une sans-nom ? Vous ne lui en avez pas donné un ? » s'écria t-elle, dégoûtée. J'étais aussi dégoûté qu'elle. Sans-nom était une manière polie de désigner les prostitués, les traîtres à leur pays, tous ceux qui, aux yeux de la population, étaient des moins que rien et n'avaient même pas le droit de vivre. « Laya, lâchais-je. Nous l'appellerons Laya. Cela vous convient-il à tous ?

-Elle n'a pas à avoir de nom, répliqua froidement Danaël. Ne cherchez pas à lui en offrir un.

-Une manière de la garder sous votre contrôle ? murmura Peter. Elle a le droit à un nom. Un nom, c'est une vie. Rien n'est plus important qu'un nom. Sans, nous ne sommes rien. » Une étrange lueur brillait dans ses yeux clairs. Avait-il enduré l'expérience de ne pas pouvoir être nommé ? Si c'était le cas, qu'avait-il fait pour mériter ce traitement, un châtiment pire que l'exil ?

Je décidais de ne pas m'attarder davantage sur la question. Peter et Danaël se défiaient du regard, et je dû mettre fin à leurs bêtises. Le repas se termina dans un silence pesant. La servante gardait la tête basse et mangea à peine, buvant juste quelques gorgées de lait tiède.

Elle portait une robe qui semblait légère pour la saison. Ses manches évasées, trop longues, étaient remontées jusqu'à ses coudes, dévoilant des bras osseux et blancs. Les veines bleues couraient juste sous sa peau fine. Elle leva ses yeux fermés vers moi et un léger sourire effleura ses lèvres pâles. Mahora grimaça. Je me levai et allai auprès de l'âtre.

J'annonçai à mes compagnons que nous resterions cette journée à l'auberge, dans l'espoir que la tempête se calme. Danaël apporta sa carte ; nous l'étudiâmes avec soin. A la table, Mahora et Peter jouaient aux dés en plaisantant. La servante restait tout près du feu, somnolente.



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# Posté le mardi 16 janvier 2007 12:20

Modifié le mardi 26 février 2008 15:08

Prologue - Jours de Glace (part 5)

Prologue - Jours de Glace (part 5)
Au déjeuner, nous parlâmes de nos rêves, ce que nous comptions faire avec le trésor d'Eïolyne. Mahora voulait d'abord découvrir le monde, puis s'installer dans un petit château caché à l'ombre de collines verdoyantes, près d'une forêt où courrait un ruisseau d'eau fraîche et pure. Elle voulait des chevaux, pouvoir exprimer ses envies de liberté, galoper dans les plaines au crépuscule. Je m'amusai de ses idées romantiques ; en rougissant, elle répliqua d'un ton qui se voulait sec qu'elle me noierait dans les douves. Cela déclencha un éclat de rire général et elle me lança une oeillade complice. Peter désirait avoir son propre cheval et passer sa vie à parcourir le monde, aller au devant de l'inconnu, et écrire un mémoire de notre aventure, créer une bibliothèque, épouser une jolie jeune fille et l'emmener avec lui, où qu'il aille.

Danaël ne désirait rien. Selon lui, il possédait déjà tout ce dont il avait besoin, et bien plus encore. Il ne tentait l'expédition que pour sa soif d'aventures, et pour se remémorer sa jeunesse glorieuse. Il était vrai qu'à ses vingt ans, il avait combattu aux côtés de l'homme qui était devenu notre roi. Il se vantait souvent de son amitié avec lui d'ailleurs. La servante nous répondit, avec une pointe de tristesse, qu'elle ne pouvait rien désirer, sinon un saphir qu'on lui avait volé. Cette pierre appartenait à sa mère et elle voulait la retrouver et la racheter avec l'argent qu'elle gagnerait.

Moi-même, je ne sus dire ce que je souhaitais. Continuer mes expéditions ? J'en étais las. Celle-ci serait ma dernière. J'avais envie de m'installer, de fonder une famille peut-être. Où ? Dans les Montagnes de L'Aube, que j'avais parcouru quelques années plus tôt. Rien ne me semblait plus féerique que ce lieu. Je me rappelais encore les cascades d'eau qui tombaient dans le lac survolé d'un nuage de vapeur, entouré de l'épaisse forêt. Ce spectacle était magique, c'était là que je voulais passer le reste de ma vie. D'un autre côté, dès mes quinze ans, j'avais sillonné les routes du pays, découvert mille choses, j'étais passé maître dans l'art des décoctions médicales, je savais quelles plantes utiliser pour se nourrir, soigner, empoisonner. Le menton dans la main, alors que je retournais à la description de l'endroit où je voulais vivre, Mahora déclara que j'étais bien plus romantique qu'elle et que, finalement, elle ne me noierait pas.

Nous passâmes l'après-midi à discuter et à plaisanter autour du feu. La servante nous raconta quelques légendes, d'un ton mystique, et nous restions suspendus à ses lèvres alors qu'elle faisait des pauses dans les moments critiques.

Le soir vint trop tôt à mon goût. La tempête avait diminué dans la journée, le temps serait assez correct pour que nous reprenions notre chemin le lendemain. J'avais fait davantage connaissance avec mes compagnons, et j'en étais heureux.

Nous soupâmes, nous lançant joyeusement des piques auxquels même la servante participa. Peter, assis à côté d'elle, failli recracher sa gorgée d'eau lorsqu'elle lui pinça, l'air de rien, les côtes. Mahora, joyeuse, lui flanqua une grande claque dans le dos qui manqua de l'étrangler. Danaël, plus âgé, observait la scène d'un oeil attendri. Nous nous saluâmes et ils regagnèrent leurs chambres, des sourires de bien-être aux lèvres, tandis que je m'attardai près du feu.

« Alors monsieur, où allez-vous donc ? me demanda Kali.

-Nous accompagnons...

-Allons, je sais parfaitement où vous allez, en vérité. Le trésor d'Eïolyne, pas vrai ? Elle me l'avait dit, que vous passeriez par mon auberge. » Je restai stupéfait. « Cela me paraît bien impossible !m'exclamai-je. Eïolyne est morte il y a trois siècles !

-[c=#ffffffElle est passée il y a quelques jours, je vous dit. Elle m'a même donné une pièce étrange... » Il se leva et partit derrière son comptoir. Je me demandai s'il n'était pas fou pour dire de telles inepties. « Elle n'est plus là ! s'écria t-il soudain. Ma pièce ! » Je secouai la tête et parti me coucher.

Au matin, la tempête avait complètement cessée. Le soleil déversait ses rayons d'or sur la neige argentée, nous éblouissant. La température restait peu élevée, malgré sa présence. Emmitouflés dans nos manteaux, nous dégageâmes la neige afin de passer nos chevaux. Danaël paya l'aubergiste, qui nous attendait sur le pas de la porte, et monta en selle. J'aidai sa servante à monter derrière lui, puis montai moi-même mon cheval. Mahora partit la première, les pans de son écharpe flottant au gré du vent froid. Peter et Danaël la suivirent, je fermai la marche. Une dernière fois, je me retournais vers l'auberge. Un sourire passa sur mes lèvres gercées. Nous avions peu de chance de retrouver un tel abri. Tenant la bride de mon cheval d'une main, je resserrais mon manteau autour de moi et regardai à l'horizon.


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# Posté le mardi 16 janvier 2007 13:55

Modifié le mardi 26 février 2008 15:11