-Sûr, Alban ! On va y arriver ! Dommage que ne nous soyons partis au printemps, le temps auraient été plus clément et la progression plus aisée. Je crois que les chevaux ne vont pas tenir longtemps à ce rythme.
-Pour ma part, je suis certain que le mien tiendra bon. Il a connu pire !
-Bien sûr, vous avez fait pas mal d'expéditions. mon Maître va me tuer si j'lui rapporte un cheval mort. Si je suis pas mort avant ! Mais, hé, si on revient, j'serais riche !
-On le sera tous, Peter ! » Je lui fis un clin d'oeil et nous rejoignîmes les autres. Mahora se leva en nous voyant entrer et me débarrassa de mon manteau, époussetant en même temps la neige de mes cheveux et de ma barbe. « N'as-tu pas froid ? Ton front est brûlant !
-Parce que j'ai chaud, ma chère ! L'exercice, voilà qui fait du bien. Occupe-toi plutôt de Peter, il me semble pâle.
-J'y cours, Alban ! » Elle accrocha mon manteau à un crochet fixé au mur de bois et s'occupa de l'adolescent qui se sentit mal à l'aise, peu habitué à être soigné par une jeune et jolie femme. Mahora frictionna ses bras alors qu'elle l'emmenait près du feu et alla voir l'aubergiste qui s'énerva devant son empressement. « Oui, mam'zelle, la soupe arrive, mais faut qu'elle cuise avant ! Laissez le temps. ma femme s'en occupe, je vous dis ! Ah, les voyageurs, tous les mêmes, s'occupent que d'eux.
-Je m'occupe de mon estomac et de ceux de mes compagnons ! Allons, monsieur, plus vite, demandez à votre femme de se presser ! Imaginez un peu que nous n'avons mangé qu'un peu de pain sans nous arrêter, durant toute cette journée ! Avez-vous vu la neige ? » s'écria-t-elle, agacée. Je lui pris le bras en m'efforçant de ne pas rire et la ramenai près du feu. Elle se calma aussitôt et s'inquiéta à nouveau de Peter. « Sire, avez-vous la carte ? demandai-je.
-Appelez-moi Danaël, nous risquons de faire un bout de chemin ensemble ! Certes, je ne serais pas parti sans ! Voilà la cause de mon retard. Ma femme refusait mon départ, elle s'est mis en tête de la cacher pour m'obliger à rester. Elle n'est pas très fine, elle l'avait dissimulé derrière les miches de pain sans penser que j'en prendrais pour partir. Cette carte est vieille vous savez. Les routes ont bien changées depuis, mais nous devrions pouvoir suivre un chemin convenable.
-Pourrais-je la voir ?
-Certainement. » Il se leva et alla chercher son paquetage, posé contre le mur du fond. Je fis le tour des compagnons, et mon regard s'arrêta sur une jeune fille. Je n'aurais pût déterminer précisément son âge, mais elle devait avoir entre seize et vingt ans. Ses yeux étaient clos, et son visage, tourné vers le feu, semblait doré. Des mèches de cheveux blancs venaient lui chatouiller le cou et les épaules et, chose étrange, une mèche de cheveux, plus longue que les autres, tombant sur sa légère poitrine, était noir corbeau. Je me perdais dans l'observation de son cou. De sous son habit sortaient des lignes sombres tatouées sur sa peau, formant un dessin complexe que je ne parvenais à comprendre. Il aurait fallu le voir en entier mais je n'aurais pût décemment lui demander de se dévêtir. « Cessez de me fixer ainsi, vous me gênez monsieur » Je sursautais et me tournais vers Mahora. Elle était tout occupée à se disputer avec l'aubergiste. Peter effilait la lame de sa dague, et Danaël fouillait ses bagages à la recherche de la carte. Je reportais mon regard sur la jeune fille. Ses lèvres n'avaient pas bougé, comment aurait-elle pût dire quelque chose ? « Est-ce vous qui venais de parler ? » m'enquis-je, intrigué. Elle hocha la tête et tendit ses mains vers le feu. Je me levais : « Vous allez vous brûler.
-Je sais mesurer les distances.
-Mais vos yeux sont.
-Fermés, merci, je l'avais remarqué répliqua t-elle d'un ton sec. Ne vous inquiétez donc pas pour moi, je suis bien capable de me débrouiller seule » lâcha t-elle, closant la discussion. Danaël revint avec la carte ; nous l'étalâmes sur nos genoux et de son doigt il indiqua un point. « Voyez, nous sommes ici. Enfin, c'est ce que je pense.
-Vous tenez la carte à l'envers » répondis-je tranquillement. Il rougit violemment et remit le parchemin dans le bon sens. Avec un sourire moqueur, je lui indiquais notre réel emplacement. Mahora et Peter s'approchèrent et s'agenouillèrent devant nous. « La grotte d'Eïolyne est ici, continuais-je. Je ne peux dire combien de mois il faudra pour l'atteindre. Le chemin risque d'être semé d'embûches.
-Devrons-nous traverser les terres des centaures ? » s'enquit Mahora en fronçant les sourcils, alors que je repassais notre route. Je mesurais du regard les distances avant de répondre : « La contourner rallongerait considérablement le voyage. Un mois de plus au moins. Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais plus vite nous y serons, plus vite nous repartirons.
-Mais j'ai entendu dire que les centaures étaient agressifs et que personne ne ressortait vivant de leur territoire !
-Mahora, calme-toi. Ce ne sont que des légendes pour empêcher les vieux garçons de quitter leurs villages. Tout ce qu'il y a là-bas, ce sont des marécages et des sables mouvants ! Je n'ai jamais rencontré le moindre centaure.
-Parce que tu y es allé ?
-Oui. Il n'y a que là-bas que l'on trouve de l'hyje. Enfin, là n'est pas la question. La grotte d'Eïolyne est à une semaine environ, deux puisque nous aurons sans doute besoin de nous reposer plus.
-C'est qui Deïolyne ? demanda Peter.
-Eïolyne, nigaud ! s'exclama Mahora. Une Prêtresse qui vivait dans cette grotte, enfin, Prêtresse, elle s'était auto-proclamée Prêtresse surtout. Une folle.
-C'est faux. » Nous nous tournâmes d'un même mouvement vers la jeune fille. Son visage était toujours tourné vers l'âtre et ses yeux restaient hermétiquement clos. « Eïolyne n'était pas Prêtresse. Elle était un devin. Dans sa jeunesse, elle déroba un oeuf, et un dragon naquit. Il lui voua une fidélité sans faille. Mais les dragons sont immortels. Eïolyne mourut, il y a de cela trois siècles. L'Histoire raconte que ses secrets sont gardés par le dragon, ainsi que ses richesses qu'elle avait gagné en dévoilant le futur. De grands rois sont allés jusqu'à elle. Et elle était loin d'être folle. Elle avait prédit que trois siècles après sa mort, cinq voyageurs partiraient vers sa grotte pour voler le trésor gardé par le dragon. Il me semble que nous sommes cinq, et ce soir, lorsque la pleine lune se dévoilera, cela fera exactement trois siècles qu'elle n'est plus. » Nous étions suspendu à ses lèvres immobiles. Elle remit en place, d'un geste gracieux, une mèche de cheveux derrière son oreille et tourna son visage vers nous. Ses yeux clos me mirent mal à l'aise, et Mahora tressaillit. Peter se mordit la lèvre et jeta un bref coup d'oeil au Sire de Merié. « Connaissez-vous le reste de sa prédiction ? » osa t-il enfin demander. Je me posais moi-même la question, et j'eus pût parié ma part du trésor qu'il en était de même pour mon amie et le Maître de la jeune fille. Celle-ci éclata de rire, un rire fou qui me glaça les entrailles. « Le reste de la prédiction ? Je ne pense pas que tu veuilles le savoir. Mais je te la conterais malgré tout. Eïolyne a prédit la mort des cinq voyageurs. Deux mourront durant l'expédition. L'un, trahissant ses compagnons, sera tué par celui à qui il fournissait des renseignements sur notre position, l'autre, emporté par la gangrène après un combat contre des voleurs. Les trois autres seront tués par le dragon avant même d'avoir pût approcher son trésor. Même après la fin de son existence, le dragon reste fidèle à Eïolyne. Et ce, pour l'éternité.
-Alors nous allons tous mourir ? A quoi bon continuer ! Je tiens à ma vie ! » s'écria l'apprenti, se levant d'un bond. Ce ne fut pas l'annonce de nos morts qui me perturba, mais celle d'un traître parmi nous. La carte que possédait Danaël était unique. J'avais une vague idée de l'endroit où se trouvait la grotte, mais j'aurais pût tourner en rond des jours durant avant de la trouver. Et pourtant, j'avais sillonné le pays. La voix légèrement rauque de la jeune fille s'éleva à nouveau. « Il ne tient qu'à vous d'empêcher le Destin. Si l'on dévoile le futur, c'est afin de le changer. Vous avez le pouvoir d'empêcher nos morts. »