Prologue - Jours de Glace (part 2)

Prologue - Jours de Glace (part 2)
Je me chargeai de desseller les chevaux et de les nourrir, aidé par Peter, l'apprenti, qui faisait cela chaque jour depuis ses dix ans. Il devait avoir seize ans alors, et était l'apprenti du Maréchal-Ferrand de notre village depuis quelques mois, mais son expérience l'avait fait choisir plutôt que les autres candidats. Il avait des cheveux châtains noués en catogan, des yeux d'un bleu si pâle qu'ils en semblaient presque blancs. Ses lèvres minces s'étirèrent en un sourire alors que je lui donnais une claque dans le dos. Nous avions dix ans d'écart, et je me sentais responsable de lui. Mon frère, resté dans notre famille, avait à peine son âge. « Alors, mon gars, pas trop difficile ? Tu te sens toujours d'attaque ?

-Sûr, Alban ! On va y arriver ! Dommage que ne nous soyons partis au printemps, le temps auraient été plus clément et la progression plus aisée. Je crois que les chevaux ne vont pas tenir longtemps à ce rythme.

-Pour ma part, je suis certain que le mien tiendra bon. Il a connu pire !

-Bien sûr, vous avez fait pas mal d'expéditions. mon Maître va me tuer si j'lui rapporte un cheval mort. Si je suis pas mort avant ! Mais, hé, si on revient, j'serais riche !

-On le sera tous, Peter ! » Je lui fis un clin d'oeil et nous rejoignîmes les autres. Mahora se leva en nous voyant entrer et me débarrassa de mon manteau, époussetant en même temps la neige de mes cheveux et de ma barbe. « N'as-tu pas froid ? Ton front est brûlant !

-Parce que j'ai chaud, ma chère ! L'exercice, voilà qui fait du bien. Occupe-toi plutôt de Peter, il me semble pâle.

-J'y cours, Alban ! » Elle accrocha mon manteau à un crochet fixé au mur de bois et s'occupa de l'adolescent qui se sentit mal à l'aise, peu habitué à être soigné par une jeune et jolie femme. Mahora frictionna ses bras alors qu'elle l'emmenait près du feu et alla voir l'aubergiste qui s'énerva devant son empressement. « Oui, mam'zelle, la soupe arrive, mais faut qu'elle cuise avant ! Laissez le temps. ma femme s'en occupe, je vous dis ! Ah, les voyageurs, tous les mêmes, s'occupent que d'eux.

-Je m'occupe de mon estomac et de ceux de mes compagnons ! Allons, monsieur, plus vite, demandez à votre femme de se presser ! Imaginez un peu que nous n'avons mangé qu'un peu de pain sans nous arrêter, durant toute cette journée ! Avez-vous vu la neige ? » s'écria-t-elle, agacée. Je lui pris le bras en m'efforçant de ne pas rire et la ramenai près du feu. Elle se calma aussitôt et s'inquiéta à nouveau de Peter. « Sire, avez-vous la carte ? demandai-je.

-Appelez-moi Danaël, nous risquons de faire un bout de chemin ensemble ! Certes, je ne serais pas parti sans ! Voilà la cause de mon retard. Ma femme refusait mon départ, elle s'est mis en tête de la cacher pour m'obliger à rester. Elle n'est pas très fine, elle l'avait dissimulé derrière les miches de pain sans penser que j'en prendrais pour partir. Cette carte est vieille vous savez. Les routes ont bien changées depuis, mais nous devrions pouvoir suivre un chemin convenable.

-Pourrais-je la voir ?

-Certainement. » Il se leva et alla chercher son paquetage, posé contre le mur du fond. Je fis le tour des compagnons, et mon regard s'arrêta sur une jeune fille. Je n'aurais pût déterminer précisément son âge, mais elle devait avoir entre seize et vingt ans. Ses yeux étaient clos, et son visage, tourné vers le feu, semblait doré. Des mèches de cheveux blancs venaient lui chatouiller le cou et les épaules et, chose étrange, une mèche de cheveux, plus longue que les autres, tombant sur sa légère poitrine, était noir corbeau. Je me perdais dans l'observation de son cou. De sous son habit sortaient des lignes sombres tatouées sur sa peau, formant un dessin complexe que je ne parvenais à comprendre. Il aurait fallu le voir en entier mais je n'aurais pût décemment lui demander de se dévêtir. « Cessez de me fixer ainsi, vous me gênez monsieur » Je sursautais et me tournais vers Mahora. Elle était tout occupée à se disputer avec l'aubergiste. Peter effilait la lame de sa dague, et Danaël fouillait ses bagages à la recherche de la carte. Je reportais mon regard sur la jeune fille. Ses lèvres n'avaient pas bougé, comment aurait-elle pût dire quelque chose ? « Est-ce vous qui venais de parler ? » m'enquis-je, intrigué. Elle hocha la tête et tendit ses mains vers le feu. Je me levais : « Vous allez vous brûler.

-Je sais mesurer les distances.

-Mais vos yeux sont.

-Fermés, merci, je l'avais remarqué répliqua t-elle d'un ton sec. Ne vous inquiétez donc pas pour moi, je suis bien capable de me débrouiller seule » lâcha t-elle, closant la discussion. Danaël revint avec la carte ; nous l'étalâmes sur nos genoux et de son doigt il indiqua un point. « Voyez, nous sommes ici. Enfin, c'est ce que je pense.

-Vous tenez la carte à l'envers » répondis-je tranquillement. Il rougit violemment et remit le parchemin dans le bon sens. Avec un sourire moqueur, je lui indiquais notre réel emplacement. Mahora et Peter s'approchèrent et s'agenouillèrent devant nous. « La grotte d'Eïolyne est ici, continuais-je. Je ne peux dire combien de mois il faudra pour l'atteindre. Le chemin risque d'être semé d'embûches.

-Devrons-nous traverser les terres des centaures ? » s'enquit Mahora en fronçant les sourcils, alors que je repassais notre route. Je mesurais du regard les distances avant de répondre : « La contourner rallongerait considérablement le voyage. Un mois de plus au moins. Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais plus vite nous y serons, plus vite nous repartirons.

-Mais j'ai entendu dire que les centaures étaient agressifs et que personne ne ressortait vivant de leur territoire !

-Mahora, calme-toi. Ce ne sont que des légendes pour empêcher les vieux garçons de quitter leurs villages. Tout ce qu'il y a là-bas, ce sont des marécages et des sables mouvants ! Je n'ai jamais rencontré le moindre centaure.

-Parce que tu y es allé ?

-Oui. Il n'y a que là-bas que l'on trouve de l'hyje. Enfin, là n'est pas la question. La grotte d'Eïolyne est à une semaine environ, deux puisque nous aurons sans doute besoin de nous reposer plus.

-C'est qui Deïolyne ? demanda Peter.

-Eïolyne, nigaud ! s'exclama Mahora. Une Prêtresse qui vivait dans cette grotte, enfin, Prêtresse, elle s'était auto-proclamée Prêtresse surtout. Une folle.

-C'est faux. » Nous nous tournâmes d'un même mouvement vers la jeune fille. Son visage était toujours tourné vers l'âtre et ses yeux restaient hermétiquement clos. « Eïolyne n'était pas Prêtresse. Elle était un devin. Dans sa jeunesse, elle déroba un oeuf, et un dragon naquit. Il lui voua une fidélité sans faille. Mais les dragons sont immortels. Eïolyne mourut, il y a de cela trois siècles. L'Histoire raconte que ses secrets sont gardés par le dragon, ainsi que ses richesses qu'elle avait gagné en dévoilant le futur. De grands rois sont allés jusqu'à elle. Et elle était loin d'être folle. Elle avait prédit que trois siècles après sa mort, cinq voyageurs partiraient vers sa grotte pour voler le trésor gardé par le dragon. Il me semble que nous sommes cinq, et ce soir, lorsque la pleine lune se dévoilera, cela fera exactement trois siècles qu'elle n'est plus. » Nous étions suspendu à ses lèvres immobiles. Elle remit en place, d'un geste gracieux, une mèche de cheveux derrière son oreille et tourna son visage vers nous. Ses yeux clos me mirent mal à l'aise, et Mahora tressaillit. Peter se mordit la lèvre et jeta un bref coup d'oeil au Sire de Merié. « Connaissez-vous le reste de sa prédiction ? » osa t-il enfin demander. Je me posais moi-même la question, et j'eus pût parié ma part du trésor qu'il en était de même pour mon amie et le Maître de la jeune fille. Celle-ci éclata de rire, un rire fou qui me glaça les entrailles. « Le reste de la prédiction ? Je ne pense pas que tu veuilles le savoir. Mais je te la conterais malgré tout. Eïolyne a prédit la mort des cinq voyageurs. Deux mourront durant l'expédition. L'un, trahissant ses compagnons, sera tué par celui à qui il fournissait des renseignements sur notre position, l'autre, emporté par la gangrène après un combat contre des voleurs. Les trois autres seront tués par le dragon avant même d'avoir pût approcher son trésor. Même après la fin de son existence, le dragon reste fidèle à Eïolyne. Et ce, pour l'éternité.

-Alors nous allons tous mourir ? A quoi bon continuer ! Je tiens à ma vie ! » s'écria l'apprenti, se levant d'un bond. Ce ne fut pas l'annonce de nos morts qui me perturba, mais celle d'un traître parmi nous. La carte que possédait Danaël était unique. J'avais une vague idée de l'endroit où se trouvait la grotte, mais j'aurais pût tourner en rond des jours durant avant de la trouver. Et pourtant, j'avais sillonné le pays. La voix légèrement rauque de la jeune fille s'éleva à nouveau. « Il ne tient qu'à vous d'empêcher le Destin. Si l'on dévoile le futur, c'est afin de le changer. Vous avez le pouvoir d'empêcher nos morts. »


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# Posté le lundi 15 janvier 2007 16:00

Modifié le mardi 26 février 2008 15:37

Prologue - Jours de Glace (part 3)

Prologue - Jours de Glace (part 3)
Mes compagnons échangèrent des regards inquiets. Probablement l'idée de leurs morts les terrifiaient. Pour ma part, c'était la présence d'un traître à mes côtés qui m'inquiéta. Qui était-ce, et surtout, pourquoi ? Cette expédition était loin d'être rare. Beaucoup avaient cherché le trésor d'Eïolyne, certains voulaient la fortune, d'autres la gloire d'avoir tué un dragon. Aucun n'était revenu, c'était périlleux, mais il y avait toujours un aventurier pour s'y risquer. L'orgueil, le désir de reconnaissance, de gloire, de respect et de richesse poussent les hommes à tout faire. Etais- je de cela ? Non, c'était la curiosité qui m'attirait à cette grotte mystérieuse, l'envie d'aventures, de danger, de peur. Ressentir ce frisson alors qu'une ombre se faufile à travers un bois sombre, qu'une brindille craque sous un pied maladroit.

Mahora me tira de mes pensées en me tapotant l'épaule « Viens, le repas est servi. » Elle regarda autour de nous. Peter, Danaël et sa servante étaient déjà installés à la vieille table de bois sombre, les bancs grinçant sous leurs poids « Crois-tu que ce qu'elle dit est vrai ? » murmura-t-elle en se penchant vers moi. Je lu de la crainte dans ses yeux sombres. D'un geste tendre, je remis une mèche de cheveux derrière son oreille. « Non, c'est faux, j'en suis certain. Ne t'inquiètes pas, Mahora » Je lui souri afin de la rassurer et me levai, prêt à rejoindre les autres. Sa main agrippa mon bras. « Méfies-toi d'elle. Quelque chose ne va pas chez cette fille, elle semble.

-Cesse de te faire du souci. Elle est aussi folle qu'Eïolyne, voilà tout. Elle croit à cette légende comme on croit au Bon Dieu. Allons, calme-toi, elle n'est pas bien forte, elle ne te tuera point dans ton sommeil ! Rejoignons les autres, veux-tu ?

-Je ne l'aime pas » grogna t-elle plus pour la forme que par conviction, et elle m'emboîta le pas.

Je mangeai de bon appétit, à l'exemple de mes camarades. Nous sursautâmes en entendant la porte claquer violemment. Une personne encapuchonnée entra dans la salle et referma vivement la porte de bois. L'aubergiste se précipita vers elle. « Eh bien monsieur, je ne vous attendez plus ! s'écria t-il. Tenez, donnez-moi votre manteau. Installez-vous, je vous apporte votre repas de suite. Vous aurez un peu de compagnie ce soir, des voyageurs sont là.

-Oui » répondit simplement l'homme. Il défit les boutons de son manteau de fourrure épaisse et retira son bonnet et son écharpe de laine. Nous fûmes surpris. Son front haut et ses lèvres fines démontraient clairement qu'il venait du pays de Mosse, mais les habitants avaient, pour la plupart, les yeux mauves et les cheveux couleur miel. Lui avait les yeux rouges et les cheveux blancs. Un albinos qui, je devais bien l'admettre, avait un charme étrange. Son visage androgyne attirait irrésistiblement les regards, et je constatais avec une pointe de jalousie que Mahora le dévisageait avec des yeux rêveurs.

Il leva ses yeux couleur sang vers nous, détailla nos visages puis s'approcha de quelques pas. « Bien le bonsoir messieurs, mesdames. » Mahora hocha la tête, esquissant un sourire, tandis que Peter continuait de tremper un morceau de pain dans sa soupe. La servante secoua la tête et continua son repas tandis que Danaël faisait un sourire engageant. « Installez-vous monsieur, il y a bien assez de place » dis-je lentement en le voyant chercher une table. Il hocha la tête et prit place à côté de Mahora tandis que l'aubergiste amenait prestement un bol de soupe chaude et une demi-miche de pain. « Eh bien, il est plus pressé pour ce jeune homme que pour nous ! » s'écria Mahora avec sa finesse habituelle. L'aubergiste lui lança un regard meurtrier et retourna dans sa cuisine. « Je connais Kali depuis longtemps, il me considère un peu comme le fils qu'il n'a pas eu » expliqua doucement le jeune homme. « Comment vous nommez-vous ? » demanda Danaël en lui servant un verre de vin. « Jake. Je suis du pays de Mosse, je retourne chez moi.

-Votre visage dit votre origine monsieur, répondit mon amie. Je suis Mahora, de Jyda. Mon ami, Alban, qui n'a d'autre pays que le monde.

-Autant ? Vous voyagez beaucoup ?

-Mahora exagère. Je connais quelques endroits, répondis-je.

-Je m'appelle Danaël de Merié, Seigneur du comté de Ronf, dans le pays de Jyda. Et notre jeune compagnon, Peter.

-Qui veut manger sa soupe sans être dérangé ! » grogna l'intéressé, déclenchant un éclat de rire général auquel seule la servante ne participa pas. « Ainsi, Sire, vous avez quitté votre comté ?

-J'en laisse le soin à mon épouse.

-Quel est l'objet de votre quête ? Il me semble que vous venez tous de milieux bien différents.

-Nous allons.

-Nous accompagnons le Seigneur de Merié au pays de Mosse. Nous sommes chargés de le protéger, coupai-je brutalement. Nous pourrions faire chemin ensemble. J'ai entendu dire que la route n'était pas sûre.

-Oui, c'est une bonne idée. Je voyage toujours seul, et j'ai une fois étais attaqué par des brigands. Ce fut une expérience peu agréable, vous pouvez me croire. Soit, demain, nous partirons ensemble si vous le désirez.

-Certainement, monsieur. » L'accord était conclu. Cet homme me semblait intéressant et intelligent, et il était réellement plus sûr de voyager en nombre. Notre groupe ne devrait se porter qu'à six, mais un de plus était toujours profitable. Mahora me lança un regard en coin et termina son repas.

La journée avait été longue, aussi ne nous attardâmes pas dans la Grande Salle. Ce fut avec plaisir que nous gagnâmes nos chambres. Je partageai la mienne avec Peter, tandis que Mahora et la servante devaient coucher dans la même. Je sentis la répugnance de mon amie à devoir passer une nuit en compagnie de cette jeune fille dont elle se méfiait comme de la peste. Danaël, quant à lui, dormit seul. Jake s'installa dans la chambre voisine de la mienne, et j'entendis un petit jappement à travers le fin mur de planches grossières. Je ne pu réprimer un rire ; Peter me lança un regard curieux puis se retourna dans sa couche et s'enfouit sous les couvertures.


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# Posté le mardi 16 janvier 2007 11:24

Modifié le mardi 26 février 2008 15:06